🇫🇷 Émilie König : portrait d’une djihadiste française arrêtée en Syrie

Émilie König, une des djhadistes françaises les plus recherchées, a été arrêtée par les forces Kurdes en Syrie. Elle serait aujourd’hui retenue prisonnière dans un camp de réfugiés sous contrôle des Peshmergas. En septembre 2015, les autorités américaines l’avait ajoutée à leur liste noire des « combattants terroristes étrangers » ciblés comme objectifs prioritaires de la CIA. Elle était l’une des premières femmes à partir combattre en Syrie, à l’automne 2012.

Agressive, bagarreuse, déterminée, Emilie König est d’abord une provocatrice mal dans sa peau. Elle tente d’abord de rejoindre le mouvement Forsane Alizza (Les cavaliers de la Fierté) qui milite en France pour le port du voile intégral, mais qui envisageait aussi des actions violentes. En vain. Le chef du groupe, Mohamed Achamlane, n’acceptait plus personne. Alors, si son nom apparaît dans l’enquête sur le groupuscule islamiste, elle ne fait pas l’objet d’une surveillance des services de renseignement dans ce dossier. Pourtant, c’est au contact de cette mouvance qu’elle poursuit sa radicalisation. Après la loi d’octobre 2010 interdisant le voile intégral, Emilie König, qui se fait appeler Samra, se met a porter le niqab. Le 18 janvier 2012, elle est arrêtée pour provocation et attroupements à la sortie du métro, à Saint-Denis, à quelque 500 kilomètres de son Lorient natal.

Une frasque de plus pour Christina (1), sa mère, qui, elle, n’a jamais quitté l’appartement coquet où elle a élevé seule — après une séparation « chaotique » avec un père gendarme — ses quatre enfants. Paris Match a pu la rencontrer en juillet 2016. Christina est petite, la taille marquée par les années. Autour d’elle, des photos de famille. Celles où apparaît Emilie, la benjamine, née en décembre 1984, sont dans un carton. « C’est trop dur de voir ce qu’elle était : une gamine câline, douce. Et de regarder ce qu’elle est devenue ! s’écrie Christina, le regard clair brouillé de larmes. C’était ma princesse. »

Emilie a en effet terriblement changé. A l’adolescence, elle exprime une colère grandissante qui vire à la haine féroce contre son père absent. A 19 ans, munie d’un CAP de vente, elle quitte le domicile familial pour s’installer à Paris. Avec qui ? Christina n’en sait rien. « Elle est revenue en 2005, amoureuse, enceinte d’un homme emprisonné pour trafic de drogue. Elle s’était convertie à l’islam. » Une provocation de plus pour contrarier une mère athée et une famille catholique, pense Christina. Mais le mal est plus profond…

Sur les quais du port de Lorient, au milieu des marins, son niqab et ses mains gantés détonnent. Cet extrémisme religieux, dont personne ne peut élucider les raisons profondes, les policiers le datent de 2010. Cette année-là, les services de renseignement repèrent Emilie près de la mosquée de Lorient. Elle tente déjà de distribuer des tracts appelant au djihad. En octobre 2011, ils la suivent lorsqu’elle déménage dans un tout petit appartement à Boulogne-Billancourt, avec ses deux jeunes fils. Elle a trouvé un emploi dans une agence d’assurances et confié à un voisin qu’elle fuyait son compagnon, Smaïl, contre lequel elle a déposé plainte en 2007.

La jolie brune aux yeux noirs et au teint cuivré ne passe pas inaperçue. Un jour, on la croise en jean moulant et Perfecto en cuir. Le lendemain, on la voit dans la rue insulter les passants qui la regardent. Le voisinage la croit folle. « Son comportement pouvait être ambigu, mais elle était plutôt brillante, attachante et généreuse, jure Mérième, une amie proche. C’était une provocatrice, manipulatrice. Une meneuse robuste, avec une forte poigne et des convictions religieuses enragées. »

Depuis l’étroit couloir de son immeuble, on entend les chants religieux qu’elle imposait à ses fils, alors âgés de 5 et 7 ans. Quand elle ne prie pas avec d’autres « sœurs », Emilie surfe sur Internet. « Elle regardait Dieudonné, continue Mérième, et discutait toute la journée sur les réseaux sociaux. » Islamiste engagée, elle milite dans les lieux de culte, parfois même devant l’école maternelle de son fils. Les services de renseignements notent sa frustration sociale et sa haine du monde occidental. Un cocktail explosif : Emilie devient « une cliente sérieuse ».

C’est au printemps 2012 que la sociologue et documentariste Agnès de Féo, qui travaille sur la question des femmes et de l’islam radical, a rencontré Emilie König. Elle fera un documentaire« Emilie Konig vs Ummu Tawwab » sur son histoire, loin de se douter qu’elle partira en Syrie peu de temps après où elle prendra le pseudonyme d’Ummu Tawwab, la mère de celui qui pardonne. « A l’époque, je ne l’avais pas prise au sérieux, se souvient Agnès de Féo. Pour moi c’était une jeune femme de la classe moyenne souffrant de solitude, du manque du père, à la recherche de sensations fortes. » Pourtant, hors caméra, elle confie son admiration pour Ben Laden, pour Mohamed Merah, avoir « beaucoup pleuré » quand à la mort du leader d’Al-Qaida. Elle parle aussi de sa passion pour les armes.

« Elle se disait en rupture avec la société et incomprise, victime d’une pression sociale », se souvient Agnès de Féo. Mais une fois, elle évoque avec elle l’idée de partir sur une terre où elle pourra porter librement le voile intégral. « Je n’en peux plus, confie-t-elle à la sociologue. Ça devient insupportable, je songe à faire la hijra (NDR : partir sur une terre islamique) avec mes enfants, une fois que la santé de mon fils sera plus stable. L’Angleterre ou le Yémen. Le Yémen, j’aimerai beaucoup. »

Un autre événement a peut-être précipité son départ en Syrie. Quelques semaines avant son départ à l’automne 2012, elle raconte avoir été trompée par un homme qui s’était présenté comme un ancien compagnon de Ben Laden. L’homme habitant en Belgique et connu par Internet la demande en mariage et lui demande une photo d’elle nue. Elle s’exécute. Mais il publie la photo sur Internet. Elle est dévastée. « En fait, elle cherchait surtout le grand amour djihadiste, déclare Raphael Liogier (2), un sociologue qui a travaillé avec Agnès de Féo. Elle s’inscrivait sur des sites salafiste pour trouver un homme. »

Le 11 juillet de la même année, les avoirs d’Emilie König sont gelés. Peu après, elle se trouve un nouveau mari en la personne d’Axel Baeza, un Nîmois parti combattre avec Daesh. Les sanctions ne l’empêchent pas de repartir le rejoindre en novembre à Alep. Emilie König réapparaît, sur YouTube, dans une vidéo datée du 31 mai 2013 où elle s’entraîne au maniement d’un fusil à pompe. « Dans la vidéo mise en ligne près d’un an après son départ, j’ai retrouvé sa volonté de revanche contre tous ceux dont elle s’estimait être la victime », déclare Agnès de Féo. Le 2 juin suivant, elle adresse un message de propagande à ses enfants, dont un juge a attribué la garde à leur grand-mère. « Je les ai récupérés juste à temps, témoigne Christina. Ils commençaient à être sous l’emprise de ma fille. Ils sont très marqués. »

En août 2013, pourtant fichée, elle revient sans encombres à Lorient et veut les récupérer. Sa mère arrive à l’en dissuader. Elle a aussi tenté de la convaincre de rester, sans succès. Emilie Konig aura un fils avec Axel Baeza. Peu après, le djihadiste est tué au combat. Depuis la Syrie, la Bretonne était devenue une recruteuse influente et puissante. Elle incitait ses contacts en France à commettre des attentats. Ses cibles ? Des institutions, des épouses de militaires. […]

(1) Le prénom a été changé

(2) auteur de «La guerre des civilisations n’aura pas lieu», CNRS Editions, 2016